Lourd c'est bien, lourd c'est plus fiable. S'il marche pas on peut toujours assommer avec…

Extrait de « L’Islam, l’Occident et l’avenir » de Arnold J. Toynbee – 1947 (+ notes personnelles)

« L' »Hérodien » est l’homme qui agit en appliquant le principe suivant : la meilleure façon de se défendre contre l’inconnu est d’en maitriser le secret. Et, quand il est placé dans le cas difficile, d’affronter un adversaire plus entrainé et mieux armé, il riposte en abandonnant son art militaire traditionnel et en apprenant à combattre avec la tactique et les armes de son ennemi.

Si le « zélotisme » est une forme d’archaïsme suscitée par une pression étrangère, l' »hérodianisme » est une forme de cosmopolitisme suscitée, précisément, par le même agent extérieur ; et, tandis que les réduits du « zélotisme » musulman moderne se trouvent dans les steppes et oasis  inhospitalières du Najd et du Sahara, ce n’est pas par accident que l' »hérodianisme » musulman moderne, – lequel est né des mêmes forces et à peu près à la même époque, il y a un peu plus d’un siècle et demi, – s’est concentré à Constantinople et au Caire depuis le temps de Selim III et de Méhémet Ali. Géographiquement, Constantinople et le Caire sont à l’extrême opposé, dans l’islam moderne, de la capitale wahabite de Riyadh dans les steppes du Najd et du bastion senoussi de Koufra. Les oasis qui ont fait la force du « zélotisme » sont des moins accessibles ; les villes qui ont été les berceaux de l' »hérodianisme » musulman sont situées sur les grandes voies internationales naturelles des détroits de la mer Noire et de l’isthme de Suez, ou à leur proximité immédiate ; et pour cette raison, aussi bien que par suite d’importance stratégique et des ressources économiques des deux pays dont elles ont été capitales respectives. Le Caire et Constantinople ont toujours exercé une attraction considérable sur l’esprit d’entreprise occidental depuis que l’Occident moderne a commencé à resserrer son filet autour de la citadelle de l’Islam.

Il va de soi que l' »hérodianisme » est de beaucoup la plus efficace des deux ripostes utilisables par une société acculée à la défensive par le choc d’une force étrangère de puissance supérieure. Le « zélote » essaie de trouver un abri dans le passé, come l’autruche qui enterre sa tête dans le sable pour se dérober à ses poursuivants ; l' »hérodien » affronte courageusement le présent et explore l’avenir. Le « zélote » agit par instinct, l' »hérodien » par raison. En fait l' »hérodien » doit faire un double effort d’intelligence et de volonté pour surmonter l’impulsion « zélote » qui est la première réaction normale et spontanée de la nature humaine à la menace à la fois dirigée contre le « zélote » et l' »hérodien ». Etre devenu « hérodien » est en soi une preuve de caractère (pas nécessairement d’aimable caractère) ; et il est à remarquer que les japonais, qui de tous les peuples défiés par l’Occident moderne ont peut être été jusqu’à présent les représentants les moins heureux du monde de l' »hérodianisme », avaient été auparavant les plus brillants « zélotistes » de 1630 à 1860. Grace à leur force de caractère, les japonais tirèrent le meilleur parti possible de la réponse « zélote » ; et pour la même raison, quand la dureté des faits finit par les convaincre que persévérer dans cette voie les conduirait à un désastre, délibérément, ils firent virer leur navire pour tirer une bordée dans le sens de l' »hérodianisme ».

L' »hérodianisme » cependant, tout en constituant une réponse incomparablement plus efficace que le « zélotisme » à l’inexorable « question occidentale » posée à tout le monde contemporain, n’offre pas une vraie solution. Sous certain rapport, c’est un jeu dangereux ; et, pour prendre une autre métaphore, c’est comme de changer de cheval en traversant un fleuve : le cavalier qui n’arrive pas à enfourcher sa nouvelle selle est poussé par le courant à une mort aussi certaine que celle qui attend le « zélote » quand celui-ci charge contre une mitrailleuse avec sa lance et son bouclier. Le passage est périlleux et beaucoup y laissent leur vie.

(…)

C’est ici qu’apparaissent les deux faiblesses de inhérentes à l' »hérodianisme ». La première réside en ceci, que l' »hérodianisme », par hypothèse, est mimétique et non créateur, si bien que, même dans sa réussite, il n’est apte qu’à augmenter la quantité de produits mécaniquement fabriqués par imitation d’une société étrangère, au lieu de libérer dans les âmes humaines des énergies créatrices nouvelles. La seconde de ces faiblesses est que ce succès, stérile en fait d’inspiration nouvelle, et qui est ce que l' »hérodianisme » a de mieux à offrir, ne peut approcher le salut, – salut d’ailleurs purement terrestre, – qu’à une faible minorité de cette  communauté qui s’engage sur le chemin de l' »hérodianisme ». La majorité, les autres, ne peuvent même pas espérer devenir des membres passifs de la civilisation imitée. Mussolini fit un jour cette remarque perçante qu’il y a des nations prolétaires aussi bien que des classes et des individus prolétaires ; et c’est bien la catégorie dans laquelle entreront probablement les peuples non occidentaux, même si par un tour de force de l' »hérodianisme », ils réussissent apparemment à transformer leur pays en Etats souverains indépendants sur le modèle occidental et s’associent avec leurs frères occidentaux en tant que membres nominalement libres et égaux d’une société internationale embrassant la totalité du monde.

Par conséquent, et pour ce qu iest de notre sujet, – l’influence que la rencontre entre Islam et Occident peut avoir sur l’avenir de l’humanité, – nous pouvons négliger à la fois les « zélotes » et les « hérodiens » musulmans, dans la mesure où leurs réactions sont vouées à l’insuccès : et le succès extreme qu’ils puissent espérer est une réalisation négative, une survivance matérielle. Le rare « zélote » qui puisse échapper à l’extermination devient le fossile d’une civilisation éteinte en tant que force vivante ; l' »hérodien », plutôt moins rare, qui échappe à la destruction, devient un mime de la civilisation vivante à laquelle il s’assimile. Ni l’un ni l’autre ne sont en mesure d’apporter la moindre contribution créatrice à une croissance ultérieure de cette civilisation vivante.

Nous pouvons incidemment noter que, dans la rencontre moderne entre Islam et Occident, les réactions « hérodiennes » et « zélotes » se sont effectivement heurtées plusieurs fois et se sont jusqu’à un certain point annulées réciproquement.

(…)

A quelle conclusion cette enquête nous conduit-elle ? Allons-nous, pour les besoins de notre cause, et du fait que nous ne tenons compte ni des « hérodiens » ni des « zélotes » musulmans ayant réussi, allons-nous conclure que la présente rencontre Islam-Occident n’aura aucune influence sur l’avenir de l’humanité ? En aucune façon ; en refusant de prendre en considération ces heureux « hérodiens » et « zélotes », nous n’avons mis de côté qu’une faible minorité de membres de la société musulmane. Le destin de la majorité, comme je l’ai déjà indiqué, n’est pas d’être exterminée, ni fossilisée, ni assimilée, il est d’être enrôlée dans ce vaste, cosmopolite et omniprésent prolétariat qui est un des plus sordides sous-produits de l' »occidentalisation » du monde.

(…)

Nous pouvons cependant distinguer certains principes de l’Islam qui, s’ils agissaient sur la vie sociale du nouveau prolétariat cosmopolite, pourraient exercer des effets salutaires sur « la grande société » dans un proche avenir. Dans les relations actuelles de ce prolétariat cosmopolite avec l’élément dominant de notre société occidentale moderne, deux sources de danger existent : ce sont la conscience de race et l’alcool, et dans la lutte contre chacun de ces démons, l’esprit de l’Islam peut rendre des services qui se révèleraient, à condition qu’on les acceptât, de la plus haute valeur morale et sociale.

L’extinction des haines de race entre musulmans est un des accomplissements moraux les plus considérables de l’Islam ; dans le monde contemporain, le besoin de la propagation de cette vertu musulmane se fait sentir de façon criante ; et bien que l’histoire semble montrer que, dans l’ensemble, le préjugé de race ait été l’exception plutôt que la règle, dans les constants échanges de l’espèce humaine, une des fatalités de la situation présente est que ce sentiment est partagé, – et fortement, – par les peuples qui, dans les compétitions des quatre derniers siècles entre puissances occidentales, se sont taillé la part du lion, – au moins pour le moment, – dans l’héritage de la terre.

(…)

Ici, par conséquent, au premier plan de l’avenir, nous pouvons voir deux influences valables que l’Islam peut exercer sur le prolétariat cosmopolite d’une société occidentale qui a jeté ses filets sur le monde en y embrassant l’humanité toute entière ; tandis que dans un avenir plus lointain nous pouvons spéculer sur les contributions possibles de l’Islam à quelque nouvelle manifestation religieuse. Ces différentes possibilités, toutefois, dépendent toutes d’une heureuse issue de la situation dans laquelle se trouve engagée l’humanité. Elles présupposent que l’universel et discordant mélange, que la confusion provoquée par la conquête occidentale du monde, se réorganisera progressivement et pacifiquement en une harmonieuse synthèse à partir de laquelle, après des siècles, pourraient s’élever, toujours pacifiquement et progressivement, de nouvelles variations créatrices. Cette hypothèse, néanmoins, est absolument invérifiable, elle peut être justifiée, comme elle peut ne pas l’être, par l’événement. Ce vaste mélange universel peut finir par une synthèse, mais aussi par une explosion, un désastre ; dans ce dernier cas, l’Islam pourrait avoir un rôle tout différent à jouer, en tant qu’ingrédient actif de quelque violente réaction du monde inférieur cosmopolite contre ses maîtres occidentaux.

Il est vrai que, pour le moment, cette éventualité de destruction ne semble pas imminente ; car le mot impressionnant de « panislamisme », – lancé par la politique du sultan Abdul Hamid et devenu, depuis, l’épouvantail des administrateurs coloniaux occidentaux, – a dernièrement perdu autant de terrain qu’il avait jamais pu en gagner dans les esprits des musulmans. Les difficultés inhérentes à la direction d’un mouvement « panislamique » sont en vérité bien évidentes. Le « panislamisme » est simplement une manifestation de cet instinct qui pousse un troupeau de buffles en train de brouter, dispersés dans la plaine, à se former en phalange, têtes baissées et cornes en avant, aussitôt qu’un ennemi paraît à portée. Autrement dit, c’est un exemple de ce retour à une tactique traditionnelle face à un adversaire inconnu et plus fort, à quoi nous avons donné ici le nom de « zélotisme ». Psychologiquement, donc, le « panislamisme » devrait, par excellence, faire appel aux « zélotes » musulmans du genre wahhabite ou senoussi ; mais cette prédisposition psychologique est contrariée par une difficulté technique ; car dans une société comme l’Islam, dispersée au loin, du Maroc aux Philippines et de la Volga au Zambèze, la tactique de solidarité est aussi difficile à appliquer que facile à imaginer.

L’instinct grégaire surgit spontanément ; mais il ne peut guère se transformer e nation effective sans utiliser le système de communications mécaniques créé  par le génie moderne de l’Occident : steamers, chemins de fer, télégraphes, téléphones, avions, autos, journaux, et le reste. Actuellement, l’utilisation de ces instruments n’est pas à la portée du « zélote » musulmans ; quant à l' »érodaient » musulman qui a plus ou moins réussi à les maîtriser, par hypothèse, ce n’est pas pour prendre la tête d’une guerre sainte contre l’Occident qu’il désire les employer, c’est pour réorganiser sa vie sur un modèle occidental.

(…)

En fait, la formation que sont en train de prendre les peuples de l’Islam n’est pas le panislamisme, c’est le nationalisme ; et, pour la majorité des musulmans, l’issue inévitable, bien que non désirée, du nationalisme sera la plongée dans le prolétariat cosmopolite du monde occidental.

(…)

Le panislamisme est en sommeil, – et pourtant nous devons compter avec la possibilité que le dormeur se réveille si jamais le prolétariat cosmopolite d’un monde occidentalisé se révolte contre la domination occidentale et réclame à grands cris une direction anti-occidentale.  Cet appel pourrait avoir des effets psychologiques incalculables sur l’esprit combatif de l’Islam, – même s’il est aussi longtemps resté assoupi que les Sept Dormants, – e réveillant les échos d’un âge héroïque. En deux occasions historiques, l’Islam a été le signe sous lequel une société orientale s’est victorieusement dressée contre un envahisseur occidental. Sous les premiers successeurs du Prophète, l’Islam a libéré la Syrie et l’Egypte d’une domination hellénique qui avait pesé sur elles pendant près de mille ans. Sous Zangi, Nur de-Din, Saladin et les Mamelouks, l’Islam a tenu bon contre les assauts des Croisés et des Mongols. Si la présente situation de l’humanité devait la précipiter dans une « guerre de races », l’Islam pourrait être amené à jouer une fois de plus son rôle historique. Absit omen. »

Notes à propos de A. J. Toynbee et de la confrérie des Frères musulmans  :

« Coleman (John Coleman, auteur de théories du complot britannique et ex-espion du MI6) indiqua que l’organisation des frères musulmans serait un ordre créé en secret par la franc-maçonnerie britannique avec l’aide deThomas Edward LawrenceBertrand RussellSt. John PhilbyE.G. Browne (en) et Arnold Toynbee, afin de maintenir le moyen-orient sous-développé pour que ses ressources, en particulier son pétrole, puissent continuer à être pillées par la Grande-Bretagne1. »

Il est intéressant de noter que la confrérie des frères musulmans est une organisation panislamique, à l’origine déterminée à lutter contre « l’emprise laïque occidentale et l’imitation aveugle du modèle européen ». Son mouvement débute comme une simple association locale de bienfaisance mais rapidement se donne un but politique, celui d’instaurer un grand État islamique fondé sur l’application de la charia.

A partir des années 80, les Frères musulmans vont opérer une métamorphose pour palier à leur manque de modernité et leur fonctionnement reposant sur des concepts jugés trop archaïques. La plupart des membres de la confrérie ont fait un important travail au niveau de leur apparence vestimentaire et physique. Habillé en costume à l’occidentale, ils sont soit complètement rasés, soit portent une barbe finement taillée. Ils sont pour beaucoup issus des hautes écoles, parlent tous plusieurs langues étrangères et se présentent désormais en démocrates. D’après l’une des membres de la confrérie, Makram al-Deiri, tous les candidats aux élections législatives du mouvement ont bénéficié d’une formation intensive aux techniques de communication, aux stratégies de persuasion et à l’art des négociations. Officiellement, le mouvement a abandonné tout projet d’État théocratique.

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