Lourd c'est bien, lourd c'est plus fiable. S'il marche pas on peut toujours assommer avec…

L’équation du Talent, d’après Aldous Huxley (1933) / Perte de la notion de distinction entre l’auteur et son public, d’après Walter Benjamin (1935) | PARE BAAL

Extrait de Croisière d’hiver, voyage en Amérique centrale (1933), de Aldous Huxley.

« …S’il y avait n hommes de talent dans une population de x millions. Il y aurait vraisemblablement 2n hommes de talent pour une population de 2x millions. Or,… » (…) « …c’est là une simple question d’arithmétique. »

« Les progrès en technologie ont conduit (…) à la vulgarité (…) la reproduction par procédés mécaniques et la presse rotative ont rendu possible la multiplication indéfinie des écrits et des images. L’instruction universelle et les salaires relativement élevés ont créé un public énorme sachant lire et pouvant s’offrir de la lecture et de la matière picturale. Une industrie importante est née de là, afin de fournir ces données. Or, le talent artistique est un phénomène très rare ; il s’ensuit (…) qu’à toute époque et dans tous les pays la majeure partie de l’art a été mauvais. Mais la proportion de fatras dans la production artistique totale est plus grande maintenant qu’à aucune autre époque. (…) C’est là une simple question d’arithmétique. La population d’Europe occidentale a un peu plus que doublé au cours du siècle dernier. Mais la quantité de matière à lire et à voir s’est accrue, j’imagine dans le rapport de un à vingt, au moins, et peut-être à cinquante, ou même à cent. S’il y avait n hommes de talent dans une population de x millions. Il y aurait vraisemblablement 2n hommes de talent pour une population de 2x millions. Or, voici comment on peut résumer la situation. Contre une page imprimée, de lecture ou d’images, publiée il y a un siècle, il s’en publie aujourd’hui vingt, sinon cent pages. Mais, contre chaque homme de talent vivant jadis, il n’y a que deux hommes de talents. Il se peut, bien entendu, que, grâce à l’instruction universelle, un grand nombre de talents en puissance qui, jadis, eussent été morts-nés, soient actuellement à même de se réaliser. Admettons (…) qu’il y ait à présent trois ou quatre hommes de talent pour chacun de ceux qui existaient autrefois. Il demeure encore vrai que la consommation de matière à lire et à voir a considérablement dépassé la production naturelle d’écrivains et de dessinateurs doués. Il en est de même de la matière à entendre. La prospértié, le gramophone et la radiophonie ont créé un public d’auditeurs qui consomment une quantité de matière à entendre accrue hors de toute proportion avec l’accroissement de la population et, partant, avec l’accroissement normal du nombre des musiciens doués de talent. Il résulte de là que, dans tous les arts, la production de fatras est plus grande, en valeur absolue et en valeur relative, qu’elle ne l’a été autrefois ; et qu’il faudra qu’elle demeure plus grande, aussi longtemps que le monde continuera à consommer les quantité actuelles et démesurées de matière à lire, à voir et à entendre »

Aldous Huxley, Croisière d’Hiver, voyage en Amérique centrale, (1933)

Tout cela était déjà vrai alors que la radio vivait ses premières heures, la TV n’était pas encore au point, on était bien loin des chaines du cable et des grandes radios nationales ou même d’internet avec Youtube et surtout Facebook… Voici d’ailleurs comment Walter Benjamin, en 1935, prophétisait déjà l’arrivée de Facebook :

« Les choses sont faites de telle sorte en littérature, que, durant des siècles, une poignée de lettrés faisait face à des milliers de lecteurs. Vers la fin du siècle précédent, un changement survint. Avec le développement exponentiel de la presse, qui mit à disposition du lectorat toujours plus d’organes nouveaux politiques, religieux, scientifiques, professionnels ou locaux, une partie sans cesse croissante des lecteurs fut précipitée – d’abord occasionnellement – dans la catégorie de ceux qui écrivent. Cela commença quand la presse quotidienne ouvrit ses colonnes au courrier des lecteurs, et on en est aujourd’hui arrivés au point où il ne reste pas un seul Européen qui, pris dans le système du travail, ne sache en principe trouver, n’importe où, quelque occasion de publier une expérience professionnelle, une plainte, un reportage ou d’autres choses de ce genre. Par là, la distinction entre l’auteur et son public est sur le point de  perdre son caractère fondamental. Elle devient fonctionnelle, évoluant de telle ou telle manière selon les circonstances. Le lecteur est à tout moment près à devenir écrivain. Comme il est devenu, bon gré mal gré, un expert en puissance dans un processus de travail hautement spécialisé – ne serait-ce que dans des fonctions subalternes -, il accède au statut d’auteur. »

Walter Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, (1935)

Publicités

2 Réponses

  1. Pingback: Vanessa Bruno

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s